samedi 27 mars 2004
On bouille, on bouille!
Temp: +6°,

Aussi excités que nous pouvions l'être lors de la journée d'hier, parce qu'on avait couru les érables pour la première fois, « l'excitomètre » a monté d'un cran aujourd'hui, car j'avais décidé de partir le champion…
Première crise, majeure à survenir, quand j'ai rempli l'évaporateur d'eau d'érable, la flotte qui contrôle le niveau d'eau ne fonctionnait pas bien, l'eau continuait de monter sans arrêt. J'ai du appeler à l'aide mon ami Albert, qui exploite l'Érablière du Fleuve avec Simon un peu plus au nordet. Je crois qu'il se doutait qu'il allait recevoir un appel de moi aujourd'hui… Il est venu sans tarder, il a tout démonté, changé les "gaskets", donné quelques petits coups de lime et j'ai recommencé à respirer. Une fois tout revenu à la normale, Albert m'a aidé pour partir l'évaporateur et faire tout les réglages nécessaires. Sa seule récompense, me voir heureux et ... un gin chaud… je ne suis pas tout à fait sûr lequel des deux lui a fait le plus plaisir!

Le plaisir n'aura pas duré très longtemps… On a eu assez d'eau pour bouillir environ 3 heures, pas plus. Pas de sirop aujourd'hui. Il fait un temps magnifique, mais comme il n'a pas gelé la nuit dernière, ça ne coule pas fort. La situation est à peu près la même dans les autres érablières de l'Isle.
La neige est très molle, c'est difficile de circuler dans le bois, on a besoin de raquettes tout le temps. Même la motoneige en arrache un peu.
Les sceptiques seront confondus comme dirait un autre capitaine, notre quatre-roues auquel on a rajouté des chenilles, lui, se débrouille très bien merci!
vendredi 26 mars 2004
Enfin on courre les érables
Temp: +6°, Brouillard
Ramassé: ¾ de tonne


Malgré le brouillard intense, quel plaisir de voir enfin de l'eau dans nos chaudières! On va pouvoir courir les érables... Pendant la matinée, j'ai de la misère à rester en place dans la cabane. À toutes les 30 minutes je dois sortir et je m'empresse de vérifier quelques chaudières pour voir si ça monte. Juste de se promener dans le silence du boisée et d'entendre le bruit des gouttes qui tombent dans les chaudières est une symphonie à mes oreilles. Le moment tant attendu est arrivé. Enfin on va devenir des sucriers... Après le dîner, Suzanne fait sa petite sieste habituelle. J'en profite pour aller voir mes voisins les Vonvons, histoire de discuter stratégie... Inutile de vous dire que le niveau d'excitation et de trépidation est un tantinet moins élevé à leur cabane que chez nous... Pour eux ce n'est pas la première fois...
La première eau ramassée par les tubulures doit être jetée, car elle sert au dernier rinçage des tuyaux . Mais très vite ils auront une longueur d'avance sur nous, car la tubulure permet de ramasser beaucoup plus d'eau que les chaudières. Normalement les érablières équipées comme la leur, commenceront à ramasser avant celles sur chaudières.
On voit que nous en sommes encore au préliminaires, car personne n'a encore commencé à bouillir. Les gens se visitent d'une cabane à l'autre. On n'aura pas le temps de faire cela dans quelques jours...
Vers 15h00, Suzanne et moi commençons à courir les érables, notre récolte sera mince, mais riche à nos yeux, ¾ de tonne... C'est quoi une tonne? Question métaphysique s'il en est une... Une tonne c'est 2 barils normaux, communément appelés 45 gallons... Comme tout le monde ramasse avec des barils de 45 gallons, on pourrait selon moi dire "Aujourd'hui j'ai récolté un baril et demi" Pas du tout!!! Aussi bien dire que le Pape est protestant... Dans les cabane à sucre on mesure en tonnes! Pourquoi? cela semble être très mystérieux... Mais ce n'est pas moi qui va me risquer à bouleverser la tradition...
Le brouillard, le bonheur des petits débrouillards!

Normalement, notre routine de tous les jours est ponctuée par les ronronnements de l'avion qui assure la liaison entre l'Isle et Montmagny. C'est comme une horloge, 07h40, vol des élèves du primaire, 08h10, celui du secondaire et 08h30, vol régulier pour les insulaires. Même chose l'après-midi, 15h30, 16h20 et 16h30. En plus, les lundi, mercredi et vendredi à 10h00, c'est le vol de la poste.
Toute dérogation à ces heures, signifie un vol spécial… Comme par exemple le vétérinaire pour les vaches des producteurs laitiers, ou pis encore quelqu'un de malade qui doit être évacué d'urgence vers l'hôpital de Montmagny. C'est assez pour provoquer un véritable exode vers le petit aéroport pour voir ce qui se passe.
La fiabilité d'Air Montmagny est excellente, rares sont les jours où l'avion ne peut pas être au rendez-vous… Mais, quand le verglas ou la brume épaisse nous paie une visite, tel qu'il se doit, la sécurité prévaut et les vols doivent être annulés. Les enfants de l'Isle sont sans doute les seuls au pays qui ont le privilège de se rendre à l'école matin et soir en avion.
Aujourd'hui le brouillard a donné un congé inattendu à nos petits débrouillards. Ils en sont bien heureux. Peut-être viendront-ils nous donner un coup de main pour ramasser l'eau d'érable...
jeudi 25 mars 2004
Après les Bougons, les Vonvons...
Temp: +2°

Plusieurs cabanes à sucre enrichissent l'Isle, 9 en tout. Pour une population en hiver de 103 résidents permanents, c'est une bonne moyenne. Mes voisins immédiats au suroît sont affectueusement surnommés les Vonvons. Les deux grands amis de toujours, Yvon Roy et Julien Vézina, exploitent La Siamoise une cabane à sucre de plus de 2000 entailles. Mille chez Yvon, sur tubulures tout près de la cabane et mille autres sur la terre à Julien, environ un kilomètre au nordet. Les deux ont commencé à faire les sucres avec leur pères et grand-pères respectifs il y a plus de 50 ans.
Quand Yvon m'a dit hier qu'il prévoyait recueillir assez d'eau jeudi pour allumer son "Champion" dans la soirée, j'étais rempli d'allégresse et d'espoir. Comment ces gens qui en ont plus oublié sur l'art des sucres que je ne réussirai jamais à en apprendre, pouvaient-ils se tromper???
Au petit matin j'étais à notre cabane à surveiller mes chalumeaux pour surprendre la moindre goutte... Rien... Grosse déception, c'est plus chaud, mais il fait gris et il mouillasse. Ça ne coule pas!
J'ai vite pris le chemin du bord de l'eau pour aller exprimer mon désarroi à mes voisins! Lucie la femme de Julien se contenta de lever les yeux au ciel et de me dire: Voyons mon petit gars, tu devrais les connaître, y sont comme des enfants, y ont aussi hâte que toi.
Pendant ce temps, les Vonvons au lieu de faire chauffer leur "Champion", réparent leur antenne de télévision, sans doute pour écouter Météomédia...
mercredi 24 mars 2004
Matelot le bienheureux
Temp: -2°


La nuit nous avait laissé un bon 3 centimètres de neige, que le soleil a pris quelques heures et beaucoup d'effort à faire fondre sur les couverts exposés à ses rayons. Un fois l'heure du dîner passée, le métal des chaudières était assez réchauffé pour me permettre de jeter les 300 blocs de glace de différentes grosseur, accumulés depuis 3 jours. Matelot s'est fait un devoir de me suivre pas à pas pour tester lui-même le degré de sucre dans chacun de ces blocs. Il s'y est donné à coeur joie, croquant allègrement tout ce que je rejetais. Comme on annonce plus chaud pour demain, il va surement être bien déçu de me voir récolter toute cet eau et ne rien lui laisser.
La fameuse caneuse!
Même si vous avez acheté ou hérité de tout l'équipement imaginable pour votre cabane à sucre et que vous avez rempli cette dernière de bidules hautement technologiques, vous ne pourrez aspirer au titre de sucrier si vous n'avez pas en votre possession une vrai caneuse... Pas un de ces monstres en aluminium, qui selon les vieux ne marchent à peu près jamais comme il faut, ou encore moins une contraption électrique qui nécessite une hypothèque à la banque. Non je parle d'une authentique caneuse en fonte, qui vous permettra de faire tout l'exercice nécessaire pour devenir sinon Mr. Univers, au moins Mr. Isle-aux-Grues... Après des mois de recherche et de négotiation, j'ai réussi à trouver un tel engin, à provenance douteuse, qui a nécessité une mise au point digne du renflouement du Titanic... Aujourd'hui pour la première fois, avec l'aide de mon ami Albert, je me suis mis aux contrôles de cet appareil. J'ai finalement réussi sous son oeil sévère à produire 4 belles cannes hermétiques. Avis aux intéressés, j'ai des conserves de l'air sucré de l'Isle-aux-Grues à vendre!
mardi 23 mars 2004
Tant qu'à rien faire...
Temp: -3°

Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'on va ramasser de l'eau... Les blocs de glace dans les chaudières n'ont même pas fondu.
Pour passer le temps, Suzanne asticote encore une fois notre petit évaporateur...
La chute endormie.

Un des meilleurs indicateurs de la nouvelle saison, c'est notre petite chute. Pendant quelques semaines au printemps elle rugit et coule joyeusement. Pour le moment elle dort. Cest une façon pour mère nature de nous rappeller qu'elle seule décidera de la venue du temps des sucres... Tout citadin que nous sommes, on n'y peut rien, même si on voudrait tant courir les érables et bouillir l'eau.
L'histoire par les chaudières !

"24 mars 1944 Temps sombre, neige doux... ramassé 10 tonnes"
Cette inscription trouvée sur un de nos couverts nous ramène soudainement 60 ans en arrière... Qui étaient-ils ces sucriers d'antan??? Comment vivaient-ils sur l'Isle, entourée de glace? Sans électricité, sans liaison aérienne et avec le canôt à glace comme seul lien avec la terre ferme. Aimaient-ils autant que nous deux voir passer les glaces...
lundi 22 mars 2004
Froid ou frette...
Temp: -10° et venteux...
Si cela continue, on va bouillir en mai... C'est le retour de l'hiver en force, les glaces descendent sur le fleuve et les couverts des chaudières claquent au vent.

Comme les érables avaient coulé un peu hier, il y a un bon bloc de glace dans nos 300 chaudières.. Y va falloir faire quelque chose avec cela... Les vieux disent de les faire fondre sur le poêle à bois, d'autres disent que cela ne vaut pas le trouble, ceux qui sont sur tubulures rient de tout cela et Matelot notre Labrador chocolat, anticipe 300 blocs de glace à gruger...

De la cabane on regarde les glaces se promener au gré des marées sans jamais se lasser...

Demain sera peut-être mieux...